Retour en mots et en images !

En tant qu’équipe WE-COOP, composée de cinq chercheuses et ingénieures d’études, nous avons organisé le samedi 30 mai 2026 un Atelier Participatif à l’Université de Strasbourg réunissant une dizaine de coopératrices de SCOP de secteurs d’activité variés.
Cet atelier s’inscrit dans la deuxième étape du projet de recherche et constitue un événement clé de sa démarche participative : associer directement les coopératrices à la construction de la recherche en les invitant à nous rencontrer et à contribuer à l’ajustement des grandes questions de l’enquête.
Cette démarche vise à ancrer le travail scientifique dans les expériences de travail vécues et dans les préoccupations des participantes.
Existe-t-il une expérience commune au fait d’être une femme travaillant en Scop, au- delà de la diversité des métiers, des tâches et des parcours professionnels ? Les Scop sont-elles en mesure de répondre aux désirs d’émancipation individuel et collectif des femmes en tant que groupe social ? Ce sont autant de questions qui auront traversé cette journée.
Cet atelier expérimental avait également pour objectif de tisser des relations de réciprocité entre les coopératrices et les chercheuses : apprendre des expériences de travail des participantes pour produire de nouvelles connaissances bénéficiant à la communauté scientifique, mais aussi permettre aux coopératrices de s’approprier leurs luttes et leurs récits par le biais de cet espace de partage et de réflexivité collective et qui sait, de déployer leur puissance d’agir au travail (au sens large).

- Comment avons-nous constitué le groupe de participantes ?
A l’issue du questionnaire, 243 coopératrices se sont portées volontaires pour participer à l’Atelier – et nous les en remercions !
L’objectif de WE-COOP n’était pas de créer un groupe représentatif des coopératrices – tâche impossible ! – mais de composer un groupe avec une diversité d’expériences de travail, et permettant de donner une voix aux coopératrices sous-représentées lors de la participation au questionnaire de la première étape de recherche.
Afin d’être au contact de ce que pourrait constituer les expériences de femmes salariées de Scop, nous avons tâché de constituer un groupe diversifié selon différents critères : des critères individuels d’une part (le type de métier, l’âge, le fait d’être associée ou non, le rapport au féminisme, la place occupée dans la hiérarchie, le niveau d’étude), et des critères liés à la Scop d’autre part (secteur d’activité, taille, type de création, proportion d’hommes et de femmes).
Il a été difficile de choisir selon ces quelques critères accessibles via le questionnaire. Finalement, le groupe s’est formé au fur et à mesure, aussi en fonction des disponibilités des coopératrices.

- Comment s’est déroulée cette journée ?
Nous avons dédié la matinée à deux tours de parole afin que les participantes puissent partager leur vécu.
Le premier tour de parole consistait à détailler leur dernière journée de travail (ou équivalent), ce qui a révélé une grande diversité de tâches et d’activités selon les secteurs, de manières d’organiser ses horaires, mais aussi quelques préoccupations communes : faire le lien/faire du lien, c’est-à-dire valoriser les liens existants avec les collègues/camarades ou alors développer des façons d’en créer quand les configurations du travail l’empêchent ; mais aussi mettre en place des stratégies d’adaptation pour répondre aux difficultés quotidiennes du travail, y compris du point de vue des rapports de genre (la gestion des temporalités, des émotions, des interactions « infra-politiques » quotidiennes…).
Le deuxième tour de parole était consacré au récit de leur dernière réunion de travail. Il avait pour vocation de visibiliser l’expérience que font ces participantes de l’exercice délibératif et démocratique au sein de la Scop. Il leur était demandé de détailler au mieux les émotions ressenties lors de ces réunions, ce qu’elles vivaient avec difficulté ou enthousiasme, mais aussi quel effet pouvait avoir l’espace, les fréquences, les agissements de de leurs collègues sur l’exercice de prise de parole et le sentiment d’appartenance. Ces échanges ont révélé ici aussi une diversité dans la fréquence des réunions, la séparation ou non entre les temps réservés aux sociétaires et les temps communs avec les salarié-es non sociétaires, les sujets abordés (décisions financières, réflexion sur les aménagements de planning pour les parents), ou encore les formats utilisés (réunion classique, hors les murs, sous forme d’ateliers).

La pause de midi a été un véritable moment de convivialité où les participantes et membres de l’équipe ont pu profiter de ce temps pour échanger entre elles et partager plus de détails à propos de sujets évoqués lors des tours de parole.
Nous avons ouvert l’après-midi par un dernier tour de parole consacré à ce qu’il serait bénéfique de changer pour améliorer la coopération au travail. Sur base du travail de partage réalisé lors de la matinée, les coopératrices ont fait émerger trois leviers à partir desquels il serait possible de tendre vers plus d’égalité et d’émancipation au travail.
- Le premier, concerne la répartition économique. Les interventions de la matinée nous ont rappelé que, malgré les principes fondateurs des Scop, il n’existe en réalité ni une égalité salariale systématique entre les membres, ni une transparence parfaite vis-à-vis de la comptabilité interne et des conditions d’accès au sociétariat pour tous.tes les salarié.es. Cela soulève un sentiment d’injustice pour certaines coopératrices que nous avons rencontrées. Leur désir d’égalité s’est manifesté par une aspiration à une facilitation d’accès au sociétariat et une meilleure répartition économique, notamment par la réduction des écarts salariaux dans l’entreprise.
- Le deuxième levier identifié concerne la répartition du pouvoir. Spontanément, et sur base de leur expérience de travail, les participantes ont évoqué la nécessité d’instaurer des « garde-fous » à l’égard des hiérarchies internes : limiter le renouvellement des mandats des dirigeant.es, intégrer l’entièreté des associé.es aux réunions de CA (les salarié.es non-associé.es), formaliser des services de « veille » (internes ou au sein du réseau des Scop) visant à garantir que la coopération se déroule au mieux, prendre un temps « sacralisé » dans le cadre des heures de travail pour réfléchir et améliorer la démocratie interne (sans exclure les personnes pour qui s’investir en plus des heures de travail est compliqué), prendre le temps d’organiser systématiquement des formations sur le fonctionnement des Scop pour que chaque salarié.e puisse s’en emparer.
- Enfin, le troisième levier d’amélioration de la coopération s’est situé dans la compréhension et la (re)connaissance du travail de chacun.e au sein de la Scop. Les coopératrices ont ainsi proposé des idées de dispositifs permettant à tout un chacun de se sensibiliser à la pénibilité des métiers des un.es et des autres afin de s’organiser de manière plus équitable au sein de la Scop : passer un temps de « stage » pour « se mettre à la place » de ses collègues, identifier collectivement le contour de certains postes, ou encore visibiliser la charge mentale de certain.es « couteaux suisses » lors de réunions dédiées.
La deuxième partie de la journée a été consacrée à une des questions phares du projet WE-COOP, qui a été pourtant peu abordée spontanément lors de cette première matinée : celle de l’articulation du travail salarié avec le « travail reproductif », et du rôle que pourrait jouer la Scop dans une répartition plus équitable de ce travail invisible. Le travail reproductif comprend le travail domestique, mais aussi le travail de soin auprès des personnes vulnérables (le « care »), auprès des animaux, des objets ou de l’environnement au sens large, le tout permettant à la société de se perpétuer dans le temps : du soin des enfants, au recyclage des déchets, en passant par une attention à maintenir des relations conviviales, au travail comme en famille.
Après une brève formation permettant aux coopératrices de saisir le b.a-ba de la conduite d’entretien semi-directif, l’équipe WE-COOP a proposé aux coopératrices de se mettre « dans la peau d’une sociologue ». En binôme ou trinôme, elles ont construit une grille d’entretien qu’elles jugeaient adaptée à leurs expériences en tant que femme dans les Scop. Puis, lors de petits entretiens mutuels, elles ont tâché de répondre à différentes interrogations : ce qu’elles identifient (ou non) comme « travail reproductif », la place que prend ce travail au quotidien, comment il s’articule au salariat, comment il est réparti, quel rôle devrait jouer la Scop dans l’organisation de ce travail reproductif ?

Ces exercices ont fait surgir des réflexions théoriques (le besoin de s’accorder sur une définition commune du travail reproductif), éthiques et méthodologiques (comment aborder des aspects intimes de la vie d’autrui sans être trop intrusive, comment construire un cadre de confiance et de respect dans l’interaction) et existentielles (les expériences des autres nous renvoient à nous-même, nos jugements, nos préoccupations, ce qui rappelle l’importance de situer notre point de vue, tant pour les biais que l’on véhicule, que les avantages qu’un vécu partagé procurent dans l’accès à la connaissance).
Dans le prolongement de ces exercices, le temps de la conclusion de la journée a permis de faire émerger au moins trois préoccupations communes : un souci partagé de rendre visible et d’intégrer les personnes en charge du travail de maintenance et de propreté au sein des Scop comme fil rouge des rapports intersectionnels de pouvoir au travail ; l’importance de la bienveillance et de la convivialité dans le travail coopératif à l’image de ce séjour passée toutes ensemble ; et enfin la question fondamentale du collectif et de la lutte politique pour répondre aux enjeux des rapports de genre au travail, entendu au sens large. Autant de questions fondamentales qui occuperont la deuxième étape du travail de WE-COOP qui est en train de commencer !


Cette journée s’est clôturée sur un temps libre avec une proposition de visite guidée de la ville de Strasbourg, à la suite de laquelle tout le groupe s’est retrouvé pour un dernier dîner convivial dans le restaurant abrité par l’ancienne Manufacture des tabacs de Strasbourg (dont la réhabilitation a été en partie pensée par l’une des participantes de la journée, heureux hasard !).

- Quelles sont les perspectives suite à cette journée ?
À l’issue de cette journée riche en rencontres et en échanges, plusieurs pistes ont été évoquées pour prolonger cette collaboration entre coopératrices et chercheuses.
Nous prévoyons tout d’abord de toutes nous retrouver en visioconférence à l’automne 2026 : ce sera l’occasion pour l’équipe WE-COOP d’aborder les avancées du processus de recherche durant l’été, en montrant en quoi cet atelier l’aura alimenté (par exemple, les grilles d’entretien seront écrites en tenant compte du travail de la journée d’Atelier).
Les coopératrices pourront par ailleurs, si elles le souhaitent, devenir enquêtrices aux côtés de l’équipe WE-COOP : elles auront l’occasion de mener, en binôme avec une chercheuse, des entretiens sociologiques auprès d’autres coopératrices qui ont accepté d’apporter leur témoignage oral.
Un autre enjeu soulevé est celui de mettre en place des outils concrets, pouvant être directement utiles auprès de l’ensemble de la communauté des coopératrices. L’idée d’une « boîte à outils collective » disponible en ligne a ainsi été citée, que les coopératrices pourront alimenter selon leurs expériences.
Une autre idée serait la construction d’un réseau de coopératrices à grande échelle, au sein duquel elles pourraient directement échanger et se partager des ressources. L’équipe WE-COOP va réfléchir aux modalités de la mise en place de tels outils. S’ils verront peut-être dans un premier temps le jour sur le site du projet, l’enjeu serait à terme que la communauté des coopératrices puisse s’en emparer, d’ici l’issue de la vie du projet de recherche (prévue en 2028).
Un atelier de clôture du projet WE-COOP sera aussi envisagé, afin de discuter des résultats de la recherche et de ce qui pourrait encore être fait, au-delà du projet.
À suivre… !
